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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 23:08

  Pas de photos dans ce post...Que des mots!

 

  Depuis deux semaines nous sommes au mouillage à Tahiti ; Rémi a entrepris des travaux de maintenance sur le bateau , chaque matin il me pose au Tribunal d’Assises de Papeete. J’ai été tirée au sort comme jurée pour cette session, il y en a quatre par an, de deux à trois semaines chacune. Six procés sont prévus pour cette session. Un voyage dans un autre monde, deux autres mondes plutôt : celui de la justice française, et celui de la société polynésienne...pas celle que nous connaissons, mais celle dont on dit : " ça fait honte", "e  mea haama ". Aux Assises on juge les grands criminels, ce ne sera donc pas une croisière sur les eaux claires du lagon…

 

  Avant tout on commence par une visite à Nutaania,la prison de Papeete. Située au fond d’une vallée de Faa, elle a le triste privilège d’être la prison la plus surpeuplée de France : 430 détenus pour 160 places…Il y a une prison de 17 places à Raiatea, et une de 4 places aux Marquises, la maison fleurie au centre de Taiohae, où des troncs de cocotiers posés comme des bancs marquent la clôture. Ici : béton, macadam, barbelés, les espaces verts sont inexistants et les bâtiments plutôt vétustes. Du linge pend à toutes les fenêtres, accroché aux barreaux ; on nous fait entrer partout jusque dans des cellules occupées. Espace minimum. Des « Ia orana », « kaoha » nous sont lancés sur un ton amical au travers des murs. Au-dessus des portes il y a des petites ouvertures : des mains glissent entre les barreaux des petits miroirs en plastique pour suivre ce qui se passe… Pas de rebellion à Nutaania, les polynésiens acceptent leur peine ; les rapports avec le personnel sont humains, « Les conditions matérielles sont très difficiles, mais on est tous dans la même galère, il faut faire avec… » nous explique la directrice …. Une nouvelle prison est prévue pour 2017.

 

  Nous sommes vingt jurés à l’appel pour chaque procés . Nous sommes assis sur des bancs comme à l’église, Madame la juge présidente tient l’accusé par le bras et l’amène en face de nous : « Un de vous connaît-il cette personne ? » , ce qui serait un cas de récusation automatique. Ensuite vient un nouveau tirage au sort : six d’entre nous vont faire partie du jury de délibération ; je suis tirée au sort une seule fois, récusée immédiatement, c’est un droit que les avocats utilisent sans avoir à se justifier, pour constituer un jury à leur convenance. C’est frustrant, je ne suis pas obligée de rester…mais je reste. Je suis là, et après ce premier échange de regards qui vient d’avoir lieu avec l’accusé, je ne peux pas m’en arrêter là et rentrer au bateau…Je vais donc assister à tous les procés… ce qui avec un peu de recul est une erreur, je pense, car c’est lourd psychologiquement et ça ne sert à rien ni à personne puisque je ne participe pas au délibérations finales…

  Dans cette expérience je vais passer par plusieurs sentiments: la crainte et l’envie d’être tirée au sort pour faire partie du jury qui délibère, la curiosité, le dégoût devant les horreurs étalées, la compassion, le soupçon d’être là pour du voyeurisme, la révolte devant certains réquisitoires, l’admiration pour d’autres , et finalement une certaine amertume…Je découvre le fonctionnement d’un procés, l’importance accordée aux enquêtes de personnalité qui me semblent faites sur la base de cancans du voisinage ou expertises qui se contredisent,le cynisme, la manipulation, la capacité humaine à mentir, à faire dire aux mots ce que l’on veut…

  Mais ce n’est pas vraiment pour cela que je reste. En fait une question me hante : comment la justice française peut-elle traiter des affaires polynésiennes ? est-ce de la justice ou la justice française? quelle valeur est accordée aux composants culturels de chaque être humain, de chaque mot et de chaque fait ?

 

  Entre l’estrade où siège le jury et la barre où viennent les témoins , il y a un personnage clé : l’interprète. Il y a un interprète tahitien, et pour un procés entre tinitos ( chinois de Tahiti) une interprète chinoise…Les tinitos s’exprimant bien en français, elle n’a eu à traduire que les injures ! Par contre l’interprète polynésien intervient très souvent ; lors d’une pose il me confiera comme ça lui fait peine parfois de ne pas pouvoir traduire comme il aimerait. Il doit traduire les mots uniquement, mais il sent bien que c’est toute la façon de penser qui est différente. Il aimerait dire ce qu’ils , (accusés victimes témoins), veulent dire au lieu de dire ce qu’ils disent … L’objectif des interrogatoires, lors de l’instruction qui a duré en moyenne deux ans ou le jour du procés, c’est de faire sortir la vérité… Mais nos armes pour détecter le mensonge sont-elles efficaces ?

« C’était quel jour ? », « quelle année ? » « tu avais quel âge ? »... Lors des déclarations aux gendarmes on a donné une heure, une date , très précises, parce qu’il fallait bien en donner une ; mais à l’interrogatoire suivant on n’hésite pas à dire autre chose. Les notions de temps sont un casse-tête pour nos juristes : pas moyens d’obtenir une concordance des dates dans les récits, est-ce du mensonge ou une négligence, voire incapacité, à se situer dans le temps? Pour le polynésien il y a le temps présent . Le passé c’est un grand flou, le futur on n’en parle pas… Deux ans ou dix ans auparavant c’est pareil : « c’était avant » …

« Est-ce que tu subis des pressions ? » demande-t-on à une jeune fille qui ne veux pas parler…La question est répétée plusieurs fois, avec patience.Elle relève enfin la tête et lâche: « C’est quoi des pressions ? » ...

Lors d’un procés les différences culturelles sont sorties de façon plus forte. Il y a une "tradition" en Polynésie dont on a souvent entendu parler aux Marquises, le motoro. Elle fait trembler, sourire ou fantasmer mais surtout râler car elle oblige à fermer sa fenêtre pour dormir. Les jeunes hommes, -mais « même les filles le font » m’a dit une juré-, s’autorisent à pénétrer nuitamment dans la chambre d’une femme, la caresser alors qu’elle dort, aller plus loin si c’est possible…en général ils repartent chassés à coups de pied dans l'obscurité. C'est arrivée à deux navigatrices solitaires que  je connais alors qu'elles étaient au mouillage, c'est arrivé ausi à plusieurs de mes amies polynésiennes, elles n'apprécient pas du tout…Cette fois la victime était une popa dans un hotel, elle a eu extrêmement peur, deux ans après elle en tremble encore. Une fois l'agresseur parti elle a appelé les gendarmes puis déposé une plainte pour tentative de viol, crime qui est jugé devant les Assises. L'accusation requalifiée en « agression sexuelle » vaudra la prison à ce jeune homme qui par ailleurs n’a pas un casier judiciaire vierge…

Ce n’est pas tant le verdict qui m’amène à évoquer ce cas que le décalage des propos tenus lors des réquisitoires. Dans notre culture occidentale ce qu’il a fait est un crime, alors qu’au regard des polynésiens c’est une bêtise qui mérite correction… Mais au tribunal chacun joue son rôle, on est en plein choc des cultures…

 

Voilà, nous repartons quelques jours vers des eaux plus claires en attendant Cisco et Mané, nos petits mo'otua de Lifou qui viennent passer leurs vacances à bord.

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